Tel le personnage du recueil des Contes de ma mère l'Oye, j’ai longtemps guetté, non pas du haut de la tour d’un château, mais du fond de ma pauvre condition, l'arrivée salvatrice de solutions pour sortir de l'ornière. « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? », me répètent inlassablement amis et soutiens. Et de leur répondre à chaque fois : «Je ne vois rien d’autre que des jours gris et un horizon chargé de lourds nuages. »
Et pourtant ! Quelles que soient les embûches, il faut toujours croire à la lumière dans la nuit, à l’étoile amie qui vous sourit.
Mon étoile est venue presque de nulle part. Une personne que je connaissais à peine et qui m'a ouvert toutes grandes les portes de sa générosité.
À la veille de me retrouver à la rue, à la fin de la trêve hivernale, j'ai trouvé un toit, un abri, grâce à un cœur gros comme une maison ! Cet être qui rend des services comme il respire, m’a permis de redécouvrir la sérénité. Le panier de sa générosité déborde de richesses, et tout ça pour pas un rond. C’est admirable !
Oui, il existe des personnes dont l’altruisme force le respect, une humanité pleine de compassion.
Aujourd'hui, je suis fière de compter cette « étoile » parmi mes plus chers et tendres amis.
En écrivant ces lignes, je ne peux m'empêcher d'avoir une pensée toute particulière pour une de mes jeunes lectrices qui, je crois, se réjouira de cet article. Et j'en profite pour la remercier chaleureusement de son fidèle et réconfortant soutien.
Certes, je ne suis pas encore totalement sortie de la galère, mais ce rebondissement inespéré m’a fait franchir une étape importante, qui me conduira (je le sais) au bout du tunnel.
vendredi 12 juin 2015
lundi 9 février 2015
L’Ubu touch de l’administration (1) : Pôle emploi, mon Pôle empoi
Notre système
administratif est souvent d’une incohérence ubuesque, voire kafkaïenne, et
porté par un flot d'employés (désolée pour les fonctionnaires sérieux et compétents… Oh my God, oui il en reste !) ayant oublié de prendre le train du XXIe siècle. Je vous propose un florilège à déguster sur plusieurs articles. À tout seigneur, tout honneur : commençons par le Pôle emploi, source inépuisable de « grand n'importe quoi » !
Au Pôle emploi, lorsque la file d’attente s’étire des
guichets à la porte d’entrée, un agent du service slalome immanquablement
au milieu des visiteurs pour les aiguiller… le plus vite possible vers la
sortie. Désengorgement oblige ! Le bonjour généralement dans la poche, il accoste le chômeur avec son traditionnel rituel du bon accueil : « Vous venez pour quoi ? » En un instant, le sketch de Bigard vous traverse la tête et vous êtes à
deux doigts de lui dire : « Ben mon gars, je m'ennuie. Alors, je viens prendre un petit
café dans un lieu sympa et cosy ». Mais, disciplinée et bien
polie, vous répondez :
— Je ne perçois pas l’ASS (Allocation de solidarité spécifique), alors qu’un courrier spécifie que
j’y ai droit. J’ai écrit, téléphoné plusieurs fois : on m'explique (je
cite) « qu'on ne voit rien dans mon dossier ». Je n’arrive pas à obtenir de
rendez-vous par le 3949. Ici, un agent peut certainement débloquer mon affaire…
— Vous avez vos documents ?
Coup d’œil rapide et solution immédiate :
— Déposez tout ça dans la boîte aux lettres à l’entrée. On
va s’en occuper !
Une demi-heure à poireauter pour rien et la frustration de
ne pas pouvoir rencontrer quelqu’un pour comprendre ce qui se passe avec ce fichu dossier qui traîne
depuis des mois. Alors vous insistez.
— Non, vous déposez votre dossier avec votre numéro identifiant et, si vous voulez un rendez-vous, il y a un téléphone là-bas. Vous
composez le 3949 ; un conseiller répond en direct...
Conclusion : pour décrocher une entrevue au Pôle emploi, le chômeur doit donc se déplacer au centre auquel il est rattaché, y appeler le 3949 (la plate-forme téléphonique du Pôle emploi) et attendre d'y obtenir un rendez-vous qui le fera revenir au centre dans lequel il se trouve très précisément… centre qui, bien sûr, déborde d'une flopée de conseillers. Logique, non ?
*
**
PS : vous êtes curieux de savoir comment s'est terminée mon affaire ? En fait, il y a eu 6 mois de bataille pour découvrir
que le courrier était une erreur et que mes droits étaient finis depuis belle lurette.
Pôle emploi : 1 / Chômeur : 0.
samedi 31 janvier 2015
J' ♡ la pauvreté !
Oui, j'aime, j'adore, j'exalte, je kiffe la pauvreté ! Depuis que je suis « tombée dedans », comme Obélix dans le chaudron de potion magique, je découvre tous les jours un monde fantastique : il y a l'art de préparer des dossiers sans fin, de se fighter avec son assistante sociale, de trouver des plans pour ne pas dépenser, d'accommoder les pâtes du jour ou d'apprendre à jeûner, de répondre au flot des lettres recommandées, aux huissiers… et bien d'autres merveilles encore.
Sérieux ! C'est trop classe ! J'en suis à me demander pourquoi je ne le suis pas devenue plus tôt. C'est vrai ! Si à la question : « Qu'est-ce que tu veux faire plus tard ? », j'avais répondu « être pauvre », ça aurait eu du style, non ?
Vous ne voulez pas essayer ? Ah non ? Ce n'est pas votre truc ? … Allez, vous voulez la « vérité vraie » ? Eh bien, moi non plus !
Cet article sarcastique, je l'adresse à toutes les personnes qui, volontairement ou involontairement, après mûre réflexion ou tout de go, sortent des remarques qui jugent, déprécient ou puisent dans la très très très longue liste des idées reçues sur les plus démunis.
Je vous pose la question : qui sur cette planète souhaite connaître la pauvreté et son train d'embrouilles (pour être polie) ?
Il est profondément révoltant de s'entendre dire, clairement ou à mots couverts, que quelque part si on en est arrivé là, c'est qu'on l'a peut-être un peu cherché ! Par pitié, amis ou inconnus, ne restez pas en surface de vos ressentis ou des poncifs enracinés. Écoutez, regardez, questionnez, intéressez vous à la personne qui glisse vers la pauvreté (et il y a mille et une manière d'y tomber), mais ne la jugez pas !
Il y a les mots qui guérissent et les mots qui tuent. Soyez compatissants envers les pauvres, ne les stigmatisez pas aveuglément.
Sérieux ! C'est trop classe ! J'en suis à me demander pourquoi je ne le suis pas devenue plus tôt. C'est vrai ! Si à la question : « Qu'est-ce que tu veux faire plus tard ? », j'avais répondu « être pauvre », ça aurait eu du style, non ?
Vous ne voulez pas essayer ? Ah non ? Ce n'est pas votre truc ? … Allez, vous voulez la « vérité vraie » ? Eh bien, moi non plus !
Cet article sarcastique, je l'adresse à toutes les personnes qui, volontairement ou involontairement, après mûre réflexion ou tout de go, sortent des remarques qui jugent, déprécient ou puisent dans la très très très longue liste des idées reçues sur les plus démunis.
Je vous pose la question : qui sur cette planète souhaite connaître la pauvreté et son train d'embrouilles (pour être polie) ?
Il est profondément révoltant de s'entendre dire, clairement ou à mots couverts, que quelque part si on en est arrivé là, c'est qu'on l'a peut-être un peu cherché ! Par pitié, amis ou inconnus, ne restez pas en surface de vos ressentis ou des poncifs enracinés. Écoutez, regardez, questionnez, intéressez vous à la personne qui glisse vers la pauvreté (et il y a mille et une manière d'y tomber), mais ne la jugez pas !
Il y a les mots qui guérissent et les mots qui tuent. Soyez compatissants envers les pauvres, ne les stigmatisez pas aveuglément.
mercredi 7 janvier 2015
Se nourrir est-il un droit ?
Décembre étant consacré à la préparation des fêtes de fin
d’année, à l’organisation des départs pour retrouver famille et/ou amis, ou à assurer, pour d’autres, le bouclage des bilans d’entreprise, il est généralement
peu évident de décrocher un rendez-vous ce mois-là.
Arrivant au terme de l’aide alimentaire qui m’a
été accordée, j’ai tenté durant notre fameux mois festif de joindre l’Action sociale,
afin d’obtenir le renouvèlement de cet important sésame… Échec total ! J’appelle donc ce début
janvier, avec encore bien des difficultés à joindre ma nouvelle assistante sociale. Mais
la persévérance finissant toujours par payer (si je puis dire)…
— Cela fait un moment qu’on ne s’est pas vu. Comment
allez-vous ? Des changements ?
Je raconte les dernières nouvelles du front : mon gros coup de
lassitude, la réception d’une lettre du préfet de police, le nouvel appel très
froid de ma propriétaire… Bref, que des choses palpitantes ! Puis je lui
demande un rendez-vous.
— Ça va être très dur ce mois-ci ! Je suis en formation.
Je ne peux rien vous proposer avant… (elle cherche) le 30 janvier !
— Et pour le renouvèlement de l’aide alimentaire ?
Comment fait-on ?
— Ah oui… Ça va être difficile… (puis un grand blanc.)
Je lâche :
— Avec la précédente assistante sociale, on passait par
le secrétariat pour (elle) déposer les documents et (moi) les signer. On peut (re)faire ça… non ?
— C’est-à-dire qu’il me faut vous rencontrer avant !
Je vais voir si je peux vous recevoir plus tôt. Je vous tiens au courant. En attendant, on garde la date
du 30 janvier.
En raccrochant le téléphone, j’ai vu s’envoler mes paquets
de pâtes, de riz, mes raviolis et mon pain premier prix pour le mois !
Savez-vous que l’alimentation est un droit humain
fondamental ? Il est inscrit pour la première fois en 1948, à l’article 25
de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Puis dans le Pacte
international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (Pidesc) en
1966, et réaffirmé dans le Plan d’action du sommet mondial de l’alimentation en
1996. Plusieurs autres documents, dont les rapports Ziegler, présentés au
Conseil et à la Commission des droits de l’homme de l’Onu (2001 et 2008),
rappellent que « le droit à l’alimentation » est « le droit
d'avoir un accès régulier, permanent et libre, soit directement, soit au moyen
d'achats monétaires, à une nourriture quantitativement et qualitativement
adéquate et suffisante, correspondant aux traditions culturelles du peuple dont
est issu le consommateur, et qui assure une vie psychique et physique,
individuelle et collective, libre d'angoisse, satisfaisante et digne. »
J’aurai beau expliquer cela à l’Action sociale autant de
fois que je le veux, je me heurterai à la gestion du planning et à la
disponibilité du personnel. C'est déprimant.
Aujourd’hui, toujours sans un sou, je vais donc partir en quête d’un
Resto du cœur, afin de tenir… jusqu’au 30 janvier.
dimanche 4 janvier 2015
3 SDF morts de froid sur 425 en 2014 !
D'accord, le sujet est moins fun que les 32es de finale de la Coupe de
France de football ou ce que nous réserve les astres pour 2015, mais je ne peux
m'empêcher de partager l'article du Collectif Les morts de la rue, publié le 30
décembre 2014.
Je reprendrai la célèbre phrase de Francis Bacon qui dit :
« Le savoir est un pouvoir ». Car le savoir, la connaissance, nous fait
repousser les apparences et éclaire les esprits !
------
Un "SDF" mort à Douai, un autre à Paris … d’après
les médias c’est une hécatombe ! Il y a 3 jours d’autres mourraient sans
que l’on en parle !
Depuis le début de l’année 2014, Le Collectif Les Morts de la Rue a recueilli des informations concernant des personnes décédées. Nous ne pouvons encore affirmer de chiffres précis, mais le nombre de décès appris en 2014 dépasse actuellement 425 et nous continuons à en apprendre au jour le jour. (la réalité est probablement de 7 fois plus)
Parmi ces personnes, nous déplorons 3 morts de froid, 15 suicides, la première cause de décès est bien la violence. Souvent accidentelle, parfois au cours d’agressions… 3 morts de froid sur 425 !
Jour après jour, toute l’année, nous apprenons des décès. Ces trois personnes décédées récemment avaient des prénoms, des amis, comme les 425 autres. L’un d’entre eux était en fauteuil roulant à la rue et recherchait en vain un lieu d’hébergement. Nous partageons la peine de leurs proches, le scandale de leur mort.
Mais pourquoi ce branlebas général des médias autour de ces décès par le froid et non toute l’année ?
Depuis le début de l’année 2014, Le Collectif Les Morts de la Rue a recueilli des informations concernant des personnes décédées. Nous ne pouvons encore affirmer de chiffres précis, mais le nombre de décès appris en 2014 dépasse actuellement 425 et nous continuons à en apprendre au jour le jour. (la réalité est probablement de 7 fois plus)
Parmi ces personnes, nous déplorons 3 morts de froid, 15 suicides, la première cause de décès est bien la violence. Souvent accidentelle, parfois au cours d’agressions… 3 morts de froid sur 425 !
Jour après jour, toute l’année, nous apprenons des décès. Ces trois personnes décédées récemment avaient des prénoms, des amis, comme les 425 autres. L’un d’entre eux était en fauteuil roulant à la rue et recherchait en vain un lieu d’hébergement. Nous partageons la peine de leurs proches, le scandale de leur mort.
Mais pourquoi ce branlebas général des médias autour de ces décès par le froid et non toute l’année ?
• La mort de froid d’une personne « SDF » faisant l’évènement, attendu et guetté par les médias. Il arrive tard cette année. Il a failli ne pas exister en 2014… On ne pose pas la question des autres centaines de personnes mortes cette année à 49 ans en moyenne. Ni du fait que c’est vivre à la rue qui est un scandale qui n’a rien de saisonnier, ni par le chaud ni par le froid. Et vivre à la rue tue toute l’année.
• On entendra également : il y avait des places, il ne voulait pas y aller. Et du coup, sous-entendu : notre société fait tout ce qu’il faut, ce sont ces pauvres gens qui meurent par leur faute. On ne pose pas la question du manque criant de places qui a été dénoncé à plusieurs reprises cette année : le 115 a du mal à répondre au téléphone, et encore plus de mal à répondre à la demande d’hébergement. Il n’est pas relevé que les personnes en situation de rue sont découragées de ces demandes au quotidien sans réponses…
• Et après les fausses bonnes propositions : faut-il emmener de force ces pauvres gens vers des centres d’hébergement, pour les sauver d’eux-mêmes ? durant ces périodes de grand froid… et les remettre dehors dès que la température remonte de quelques degrés.
Ce n’est pas le climat qui tue. Ni l’été, ni l’hiver, ni le chaud, ni le froid. C’est vivre à la rue qui tue. Le nombre de personnes à la rue augmente. Les enquêtes démontrent le manque d’hébergement et de logement. Quand à la motivation des personnes, le rapport de la Fondation Abbé Pierre montre que même en travaillant des personnes se retrouvent à la rue.
Si le froid vous intéresse ainsi, réveille votre sensibilité, vous apitoie, alors sachez que votre soutien est nécessaire toute l’année et non quand la température est négative.
Et que le fait qu’il gèle fin décembre n’est en rien un évènement. C’est bien naturel sous nos climats.
Le collectif continuera de dénoncer la mort prématurée des personnes à la rue et demande à nos responsables d’assumer leurs responsabilités dans ce drame.
samedi 3 janvier 2015
« Vous voulez dire… »
Qui dans sa vie n'a pas constitué un dossier administratif et ne s'est pas entendu dire, par un ou une employé(e) plus ou moins sympathique, au moment du dépôt de celui-ci : « Il manque le papier untel ! » ?
Devant préparer en urgence une demande de RSA et ne souhaitant pas me coltiner un énième passage à la CAF, je décide ce jour-là d'être plus maligne que la bureaucratie. Consultation du site du Service public, coup de téléphone à un agent de la CAF, vérification auprès d'un ami ayant déjà passé l'épreuve de cette formalité… Grandes manœuvres pour petite guerre ? C'est vrai. Mais là au moins, je suis certaine d'avoir tous les éléments nécessaires en ma possession. Sourire jusqu'aux oreilles, je me rends d'un pas léger à la CAF, prête à en découdre avec la malédiction du papier défaillant.
C'est hélas bien mal connaître les ressources de l'administration française !
Près de 45 minutes d'attente, debout et dans la chaleur. Je suis venue à la mauvaise heure ; la file est interminable. En serpentant à petits pas dans le couloir délimité par des cordons noirs, je me console du temps perdu en me disant que l'affaire sera rapidement pliée. Deux femmes sont au guichet ; l'une est grande et à l'air plutôt avenante, l'autre est petite et le visage renfrogné. Allez, j'y crois, c'est mon jour de chance : je passerai à l'employée à l'allure sympa !
— Suivant, claironne une voix.
C'est mon tour. J'avance… et me retrouve nez à nez avec la petite renfrognée. Ne commence pas à juger pas ma fille, me dis-je, sous ses airs revêches, cette femme cache peut-être un cœur d'or ! Je lance souriante :
— Je viens remplir un dossier pour obtenir le RSA. J'ai tout les papiers nécessaires avec moi...
Lèvres pincées et petit ton sec, mon interlocutrice répond :
— Nous n'avons pas de dossier RSA !
— Vous n'avez plus de dossier RSA ?
— Nous n'avons PAS de dossier RSA !
— Je ne comprends pas… Mon assistante sociale m'a dit de passer à la CAF pour ça ?!
— Nous n'avons pas de dossier RSA, répète mécaniquement ma renfrognée, à qui je retire d'autorité le cœur d'or, tant son capital sympathie m'apparaît soudainement bien minable.
Elle se met à agrafer une série de papiers, pendant que je m'époumone en explications. Je ne me vois guère faire demi-tour bredouille.
— J'ai téléphoné pas plus tard qu'hier à vos services. Ils m'ont donné les heures d'ouverture et la liste des documents utiles pour préparer un dossier… !
À ce moment précis, la petite bonne femme plante ses yeux dans les miens et me sort :
— Vous voulez dire… un formulaire !
Surprise, je répète bêtement :
— Un formulaire ?
— Oui, nous avons un formulaire RSA, pas de dossier RSA.
Et elle dépose ledit document sur le guichet face à moi qui, brusquement, sent monter un coup de sang très inhabituel. « Qu'il s'appelle "formulaire" ou "dossier", il y a bien un document à retirer à la CAF pour le RSA… Et l'on doit employer le bon terme pour l'obtenir ?… C'est ça ? » Et blablabla… et blablabla… Cette employée visiblement aigrie, exerçant son petit pouvoir d'une manière mesquine, me donne une irrésistible envie de pester, alors que je déteste me donner en spectacle ! M'interdisant en plus de remplir mon « formulaire » au bout du guichet vide, alors qu'il n'y a aucune table de prévue dans la salle, je commence à voir rouge, et en vient presqu'à comprendre les gens qui sautent par-dessus un guichet pour expliquer aux fonctionnaires leur manière de voir les choses.
Calmement, un agent de la sécurité m'indique un bureau vide :
— Là vous serez bien madame !
Ayant tous les éléments, je remplis comme prévu rapidement le document et vais le redéposer au guichet avec, cette fois, le sourire à l'envers. C'est l'employée plus aimable qui m'accueille.
— Voilà le « F-O-R-M-U-L-A-I-R-E », lui dis-je.
Elle vérifie page après page si tout y est. Et à la dernière page (c'est absolument authentique), la dame me dit :
— Vous avez le document untel ? Sans cela, on ne peux pas traiter
votre « dossier » !
Devant préparer en urgence une demande de RSA et ne souhaitant pas me coltiner un énième passage à la CAF, je décide ce jour-là d'être plus maligne que la bureaucratie. Consultation du site du Service public, coup de téléphone à un agent de la CAF, vérification auprès d'un ami ayant déjà passé l'épreuve de cette formalité… Grandes manœuvres pour petite guerre ? C'est vrai. Mais là au moins, je suis certaine d'avoir tous les éléments nécessaires en ma possession. Sourire jusqu'aux oreilles, je me rends d'un pas léger à la CAF, prête à en découdre avec la malédiction du papier défaillant.
C'est hélas bien mal connaître les ressources de l'administration française !
Près de 45 minutes d'attente, debout et dans la chaleur. Je suis venue à la mauvaise heure ; la file est interminable. En serpentant à petits pas dans le couloir délimité par des cordons noirs, je me console du temps perdu en me disant que l'affaire sera rapidement pliée. Deux femmes sont au guichet ; l'une est grande et à l'air plutôt avenante, l'autre est petite et le visage renfrogné. Allez, j'y crois, c'est mon jour de chance : je passerai à l'employée à l'allure sympa !
— Suivant, claironne une voix.
C'est mon tour. J'avance… et me retrouve nez à nez avec la petite renfrognée. Ne commence pas à juger pas ma fille, me dis-je, sous ses airs revêches, cette femme cache peut-être un cœur d'or ! Je lance souriante :
— Je viens remplir un dossier pour obtenir le RSA. J'ai tout les papiers nécessaires avec moi...
Lèvres pincées et petit ton sec, mon interlocutrice répond :
— Nous n'avons pas de dossier RSA !
— Vous n'avez plus de dossier RSA ?
— Nous n'avons PAS de dossier RSA !
— Je ne comprends pas… Mon assistante sociale m'a dit de passer à la CAF pour ça ?!
— Nous n'avons pas de dossier RSA, répète mécaniquement ma renfrognée, à qui je retire d'autorité le cœur d'or, tant son capital sympathie m'apparaît soudainement bien minable.
Elle se met à agrafer une série de papiers, pendant que je m'époumone en explications. Je ne me vois guère faire demi-tour bredouille.
— J'ai téléphoné pas plus tard qu'hier à vos services. Ils m'ont donné les heures d'ouverture et la liste des documents utiles pour préparer un dossier… !
À ce moment précis, la petite bonne femme plante ses yeux dans les miens et me sort :
— Vous voulez dire… un formulaire !
Surprise, je répète bêtement :
— Un formulaire ?
— Oui, nous avons un formulaire RSA, pas de dossier RSA.
Et elle dépose ledit document sur le guichet face à moi qui, brusquement, sent monter un coup de sang très inhabituel. « Qu'il s'appelle "formulaire" ou "dossier", il y a bien un document à retirer à la CAF pour le RSA… Et l'on doit employer le bon terme pour l'obtenir ?… C'est ça ? » Et blablabla… et blablabla… Cette employée visiblement aigrie, exerçant son petit pouvoir d'une manière mesquine, me donne une irrésistible envie de pester, alors que je déteste me donner en spectacle ! M'interdisant en plus de remplir mon « formulaire » au bout du guichet vide, alors qu'il n'y a aucune table de prévue dans la salle, je commence à voir rouge, et en vient presqu'à comprendre les gens qui sautent par-dessus un guichet pour expliquer aux fonctionnaires leur manière de voir les choses.
Calmement, un agent de la sécurité m'indique un bureau vide :
— Là vous serez bien madame !
Ayant tous les éléments, je remplis comme prévu rapidement le document et vais le redéposer au guichet avec, cette fois, le sourire à l'envers. C'est l'employée plus aimable qui m'accueille.
— Voilà le « F-O-R-M-U-L-A-I-R-E », lui dis-je.
Elle vérifie page après page si tout y est. Et à la dernière page (c'est absolument authentique), la dame me dit :
— Vous avez le document untel ? Sans cela, on ne peux pas traiter
votre « dossier » !
mardi 30 décembre 2014
De retour
Il est parfois difficile de se relever d’une chute…
Le 31 octobre, à 21h01, lorsque j’ai eu la certitude d’être
protégée par la trêve hivernale, une joie immense m'a saisie ! J’ai eu,
ce soir-là, la folle envie de faire savoir à qui voulait l’entendre qu'après un an de
lutte (dont les deux derniers mois à me dire que chaque lendemain finirait
par me faire goûter à l'amertume de l'asphalte), j’étais encore debout
! Hourra ! Alléluia !
Bonheur de courte durée : le retour de manivelle a été rude…
Comme le marathonien qui franchit la ligne d’arrivée épuisé, les
jambes coupées, je me suis écroulée, à bout de souffle. Concentrée sur mes
dossiers, mes efforts et mes bagarres administratives pour m’en sortir, je ne
me suis pas rendu compte à quel point la violence de la situation m’avait
atteinte. Lasse, usée, lessivée, cassée… j’ai vidé toutes les larmes de mon
corps aux premières heures de la trêve. Puis, plus rien : plus d’énergie, plus d’envie de me battre, de faire bouger les lignes ou
d’arranger ma situation.
Je n’ai plus ressenti qu'un furieux besoin de m’isoler, de poser mes
bagages et de soigner les coups reçus.
Le manque d’argent ne me fait pas peur ; issue d’une
famille d’ouvriers - qui a toujours compté le moindre centime et connu maintes fois la sécheresse financière des fins de mois - j’ai appris à trouver les
moyens d’affronter l'obstacle des insuffisances du porte-monnaie. Certes, aujourd’hui, je ne me
nourris pas, ne m’habille pas, n’accède pas aux loisirs comme je le
souhaiterai. Mais avec quelques euros et un sens de la débrouille, la survie est
possible. J’ai aussi hérité d’un tempérament enjoué, positif et combattif. La
vie m'a réservé son lot de sales coups, mais j’ai toujours su et pu
déployer mon énergie pour leur faire la fête.
Pourtant, cette fois, tout est très différent…
Comment faire comprendre que tomber dans la pauvreté est une terrible
violence ? Si elle est parfois bien visible, elle est le plus souvent
invisible. Aucune personne me croisant dans la rue ne peut imaginer ma situation précaire. Le débat sur la pauvreté étant quasiment absent de
notre société, la misère n’est pas vraiment perçue comme violente par l’ensemble
des citoyens. Pour beaucoup, la pauvreté est un problème qui concerne uniquement
ceux qui en sont victimes. Et, il n’y a qu’un pas à franchir pour laisser entendre
que lesdites victimes l’ont peut-être un peu cherché ! « Pourquoi t’es-tu
laissé embarquer là dedans », « Bon, maintenant faut que tu trouves une solution pour ne plus vivre
comme ça », « Penses-tu sortir de ton bourbier ? » Des
réactions sans doute basiquement humaines, mais bien difficiles à entendre quand elles viennent de certains de ses amis. Elles me donnent même envie
de hurler !
Une chanson m’est venue il y a quelques jours en tête : « Si,
maman, si… Si, maman, si… Maman si tu voyais ma vie » … Ô ma bien chère
maman, toi qui as quitté tout récemment cette Terre, sans connaître la galère
dans laquelle je rame, t’est-il seulement possible de voir aujourd’hui où j’en
suis ? « Je pleure, comme je ris… Si, maman, si… ». Comprends-tu ma
fatigue à combattre ? Et ma tristesse à deviner que l’on peut lier ma
situation à une punition, à quelque chose de voulu, voire de mérité ? « Mais
mon avenir reste gris… Et mon cœur aussi » Oui, effectivement mon avenir est encore incertain. Mais toi seule sais que même si je
plie sous le poids des difficultés et de l’usure, je retrouverai la force de sortir
dignement de ce piège antisocial. Mon cœur gris, hier, fait place aux nouvelles couleurs de l'espérance et de l'abandon.
vendredi 24 octobre 2014
Rien ne change…
Voici un extrait de l'article de mes confères du Figaro, publié le 31 octobre 2012. Lisez, c'est
édifiant !
Selon le service de police chargé des expulsions dans mon secteur d'habitation (que j'ai rencontré il n'y a pas longtemps), absolument rien n'a changé en 2013… Et la même et lamentable procédure se répètera à l'évidence dans les prochains jours, pour un bon nombre de personnes sous le coup d'un commandement de quitter les lieux.
Pour rappel, notre belle Constitution dit ceci : « La nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement" (art. 10), "droit à la sécurité matérielle" (art. 11). »
On en est bien loin, non ?
Figaro, du 31 octobre 2012
En 2011, 113.669 décisions judiciaires d'expulsion ont été rendues (+4% sur un an et +40% en 10 ans), et 12.760 expulsions ont eu lieu avec le concours de la force publique (+9% sur un an, un doublement en dix ans), selon les ministères de la Justice et de l'Intérieur. "Mais on estime à 50.000 le nombre de familles expulsées, car beaucoup partent sous la pression des huissiers ou de gros bras, ou quittent leur logement en catimini, par honte", précise Patrick Doutreligne, délégué général de la Fondation Abbé Pierre. Il dénonce comme chaque année une accentuation des expulsions en octobre, juste avant la trêve. Ce que dément Patrick Safar, trésorier de la Chambre nationale des huissiers de justice. "On intervient quand on a le concours de la force publique, mais souvent la préfecture ne nous l'accorde qu'en dernière minute", dit-il. Il précise que 90% des procédures "se résolvent par un départ volontaire. A partir du moment où il y a une décision de justice, il faut l'appliquer. Mais on essaie que la décision soit la moins douloureuse possible", ajoute-t-il.
édifiant !
Selon le service de police chargé des expulsions dans mon secteur d'habitation (que j'ai rencontré il n'y a pas longtemps), absolument rien n'a changé en 2013… Et la même et lamentable procédure se répètera à l'évidence dans les prochains jours, pour un bon nombre de personnes sous le coup d'un commandement de quitter les lieux.
Pour rappel, notre belle Constitution dit ceci : « La nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement" (art. 10), "droit à la sécurité matérielle" (art. 11). »
On en est bien loin, non ?
Figaro, du 31 octobre 2012
En 2011, 113.669 décisions judiciaires d'expulsion ont été rendues (+4% sur un an et +40% en 10 ans), et 12.760 expulsions ont eu lieu avec le concours de la force publique (+9% sur un an, un doublement en dix ans), selon les ministères de la Justice et de l'Intérieur. "Mais on estime à 50.000 le nombre de familles expulsées, car beaucoup partent sous la pression des huissiers ou de gros bras, ou quittent leur logement en catimini, par honte", précise Patrick Doutreligne, délégué général de la Fondation Abbé Pierre. Il dénonce comme chaque année une accentuation des expulsions en octobre, juste avant la trêve. Ce que dément Patrick Safar, trésorier de la Chambre nationale des huissiers de justice. "On intervient quand on a le concours de la force publique, mais souvent la préfecture ne nous l'accorde qu'en dernière minute", dit-il. Il précise que 90% des procédures "se résolvent par un départ volontaire. A partir du moment où il y a une décision de justice, il faut l'appliquer. Mais on essaie que la décision soit la moins douloureuse possible", ajoute-t-il.
vendredi 17 octobre 2014
Tic-tac… tic-tac…
On a beau avoir été un locataire modèle, avoir payé son
loyer sans accro pendant 18 longues années, et se faire jeter dehors au premier
incident financier venu. « Je me suis montrée très patiente ! »,
a pesté ma propriétaire au téléphone. Son appel, le 18 juin, a été très
clair : « Partez ! Partez donc ! », a-t-elle répété.
Partir ? Ce n’est guère l’envie qui m’en manque, quand on ressent si peu de considération. Mais sans argent, aucune évasion n’est possible. Ce 18 juin, en
clin d’œil au grand Charles, je décide donc de faire de la résistance.
Deux rejets de FSL (Fonds de solidarité pour le logement)
plus tard, mon irréductible propriétaire - qui a décidé de refuser tout aide qui
lui assurerait une partie du loyer - me lance un « commandement de quitter
les lieux ». Ce document de trois pages, rédigé par un huissier, au langage
glacial comme il se doit, me somme « de quitter et vider de tous biens et
de toutes personnes les locaux » d’habitation dans un « délai de deux
mois ».
Deux seuls petits mois après avoir été réglo durant 18 ans. Sympa !
Non, vraiment !… « Très important » signale l’huissier dans un des
chapitres : « À défaut, je me verrai contraint de procéder à votre
expulsion et à celle de tous les occupants de votre chef, si nécessaire avec
l’assistance de la force publique, d’un serrurier et d’un déménageur ».
Bref, une charmante déclaration d’amour à son prochain, qui déclenche le chrono
dans un seul but : jeter à la rue l’épouvantable mauvais payeur que je suis
devenue.
Tic-tac… tic-tac… « Vous n’avez toujours pas de
revenus. Ça va être difficile de vous reloger », me dit le service social.
Derrière le mot « difficile », comprenez « mission
impossible ».
Tic-tac… tic-tac… Reprise du footing social : Pôle
emploi, CAF, Défenseur des droits, médiateur juridique, associations d’aide aux
plus démunis… Réponses pêle-mêle (vous êtes joueurs ? Tentez de
relier les bonnes réponses et aux organismes) : « On va essayer de
débloquer votre subvention » « Vous êtes trop vieille pour trouver
quelque chose. Enfin, vous voyez ce que je veux dire… », « Nous avons
étudié vos droits. Ils changent. Vous nous devez la somme de… »,
« Madame, votre dossier est complexe » ou encore « Laissez un
message, votre interlocuteur vous rappellera… »
Tic-tac… tic-tac… Pas de traces du Dalo envoyé par La Poste
depuis mon lieu de travail lorsque j’étais en province. Réponse mécanique de la
standardiste : « Renvoyez-le ou repassez à la Préfecture ».
Clap ! Dalo à l’eau, deuxième !
Tic-tac… tic-tac… « Faites d’urgence un dossier de
surendettement ! » Ok, mais je ne risque pas de pénaliser mon
entreprise ? « Absolument ! Ne faites pas cette bêtise », annoncent
les uns. « Qui dit des âneries pareilles ? Votre société ne craint rien du
tout. N’attendez pas ! », se révoltent les autres. Qui croire ?
Une chance sur deux de me planter.
Tic-tac… tic-tac… Convocation au commissariat de police. Je
suis reçue avec plus d’humanité que tous les services sociaux et administratifs
réunis. La policière se désole de ma situation. « Ça devient dur, Madame.
La misère est chaque jour plus visible sur le terrain. Le plus difficile est
d’expulser une dame âgée, incapable de payer son loyer à cause de sa petite
pension. » Comment en est-on arrivé-là ?
Tic-tac… tic-tac… « Désormais, votre dossier est chez
le préfet de police. Il peut vous accorder la pause de la trêve hivernale. Mais
certains expulsent les locataires jusqu’au dernier jour avant la trêve »,
explique ma nouvelle conseillère en économie sociale et familiale. « Vous
avez une épée de Damoclès au-dessus de la tête ! », résume simplement l’huissier.
La rue, c’est pour demain ? 15 jours avant la trêve
hivernale ; tout peut se passer. Faut tenir bon. Oui, tenir bon ! Ne pas
craquer… Tic-tac… tic-tac… Tic-tac… tic-tac…
dimanche 14 septembre 2014
Un rayon de soleil dans l’administration
Il y a, comme ça, dans la vie des gens qui rendent les
journées plus belles. Des petits rayons de soleil qui viennent se glisser malicieusement
entre les sombres nuages, un peu comme s’ils étaient missionnés pour partager avec
vous un doux instant de bonheur. Cela nous est arrivé à tous, au détour d’une
rencontre dans un magasin, un jardin public, à son travail aussi… Là où l’on
s’y attend le moins, c’est peut-être dans l’administration.
Au fil de mes pérégrinations sociales, j’ai en effet rencontré
plus de têtes chiffonnées, de sourire à l’envers, de voix agacées que de regards
compatissants et de visages ouverts. Et pourtant, ils existent ces charmants petits
rayons de soleil dans nos administrations sclérosées… Si, si ! Ma
conseillère en économie sociale et familiale est d’ailleurs l’un d’entre eux.
L’incompétence, l’inefficacité ou le mépris affiché d’un
certain nombre de fonctionnaires font qu’on est tout ébaubi le jour où l’on est
accueilli par un travailleur social souriant, plein d’esprit et à l’écoute. Un
conseil par-ci, un coup de booster par-là, des rappels humoristiques aux
obligations administratives, des dossiers remplis avec patience, parfois à des
heures tardives (vous lisez bien !)… Les rendez-vous avec ma conseillère
en économie sociale et familiale ont été riches de professionnalisme et
d’humanité.
À ce jour, j’arrive à l’étape finale de ma procédure
d’expulsion. C’est précisément là que ma conseillère en économie sociale et
familiale quitte son affectation pour briller dans un autre service. Après avoir
éclairé pendant presque un an et demi mon parcours, c’est avec regret que je
vois partir mon « petit rayon de soleil », à qui j’ai envie d’adresser
un mot tout simple et sincère : « merci ! »
mercredi 3 septembre 2014
Je vous fais peur ?
Aujourd’hui, la France compte entre 4,9 et 8,7 millions de
pauvres ; plus de 3,5 millions de personnes sont mal logées et presque autant
font appel à l'aide alimentaire ; 140 000 sont sans domicile, dont 30 000
enfants (Insee 2013) et parmi eux 9 % sont des sans-abris. Ces statistiques ne
comptent évidemment pas ceux qui n’osent pas s’adresser à l’aide sociale. Des
chiffres qui vous effraient ?
La crise persistante continue à pousser chaque jour des gens
vers la précarité. Si la pauvreté frappe plus durement les catégories sociales
fragiles, la détérioration de l’emploi inquiète désormais tous les milieux. Et
cette pauvreté, devenue presque accessible à tous, nourrit un vrai sentiment de
peur.
Je ne ferais pas preuve d’arrogance. Comme beaucoup, lorsque
mes finances étaient au beau fixe et ma situation établie, je m’intéressais
épisodiquement à la pauvreté. De l’émotion face à un terrible témoignage, des
dons à des œuvres humanitaires, de l’indignation à la lecture des études des associations
luttant contre la précarité… Et puis le bien-être conduit tout
naturellement vers d’autres préoccupations.
Pour être aujourd’hui de l’autre côté de la barrière, je me
rends compte à quel point nous devrions tous être en éveil et actifs face au sort
des plus démunis, tant la précarité peut briser un individu. Certes, la pauvreté a
toujours existé et bien fort sera celui qui arrivera un jour à l’éradiquer.
Reste que nous devons avoir conscience que notre manière de l'aborder à une influence et un rôle sur l’orientation de notre société. Nous avons
tendance à croire que les changements sont uniquement du ressort de nos
dirigeants. La pauvreté est l’affaire de tous… y compris des
pauvres !
« Avec de l’argent, on est quelqu’un, sans on n’est
plus rien. Ils ont tous peur que ça leur arrive, du coup ils m’évitent »,
me confiait une dame d’une soixantaine d’années, dans la salle d’attente du
service social, où nous attendions nos rendez-vous respectifs. Oui, moi aussi
je fais peur à ma famille et à mes amis. Cette crainte peut être paralysante, nous pousser
à nous replier sur nous-mêmes, mais elle peut aussi secouer notre vigilance.
Demain, vous pouvez vous aussi connaître la dégringolade et
les fins de mois sans le sou. La pauvreté n’arrive pas qu’aux autres. Réveillons-nous !… Je vous fais peur ?
mardi 19 août 2014
Mon Dalo prend l'eau (2/2)
À mon tour ! Dossier recopié, je passe au guichet. C'est l'agent aboyeur qui me reçoit. Sans un mot, il contrôle les pages du document.
— Où sont les pièces jointes ? lance-t-il.
Je sors les feuilles de ma chemise à élastiques.
— Il faut les photocopier. Vous avez une machine à votre disposition à l'entrée. C'est 20 centimes la photocopie.
Hélas, mon porte-monnaie est à plat. Je n'ai plus un sou depuis près de 3 mois… Cette situation fait suite à la mesquinerie de mon ex-employeur qui n'a rien trouvé de mieux que de ne pas me délivrer mon solde tout compte, et cela malgré l'obligation qu'il a de le faire et un prud'homme qui a abouti à un accord, évidemment non respecté. Sans attestation d'employeur, pas d'inscription au Pôle emploi. Sans solde tout compte et sans Pôle emploi, pas de revenus ! Une situation absurde qu'il faut gérer.
— Je n'ai pas d'argent pour payer les photocopies, dis-je à l'agent administratif.
— C'est 20 centimes ! répète-t-il comme pour me faire comprendre que ce n'est vraiment pas grand-chose. Et il précise : c'est une machine qui appartient à La Poste.
— Quand je dis que je n'ai pas d'argent, en fait je veux dire que je n'ai pas de revenus en ce moment…
Visage surpris de mon interlocuteur :
— Mais de quoi vivez-vous ?
— Actuellement, des aides financières alimentaires accordées par le service social…
Après un court silence, l'homme réplique :
— Ah, mais il me faut des photocopies. Votre dossier ne peut être enregistré sans cela…
— Très bien, lui dis-je, je reviendrais plus tard. Merci…
Je range mes papiers et m'apprête à tourner les talons, lorsque l'agent me retient :
— Attendez, vous avez peut-être, je dis bien peut-être, la possibilité de faire des photocopies gratuites. Pour ça, vous devez vous rendre à cette association (il me donne un imprimé avec le nom et l'adresse). Là-bas, il faudra leur faire remplir le Dalo (il me glisse un nouveau formulaire vierge par la trappe). Vous jouez celle qui ne comprend rien ; ils vous aideront à monter votre dossier et prendront peut-être en charge les photocopies.
Je récupère les coordonnées sans conviction. Suis-je vraiment réduite à jouer les idiotes juste pour quelques photocopies ? Alors que je suis toute à mes réflexions, je sens un étonnant changement de ton chez l'agent administratif, comme s'il s'autorisait à un peu de gentillesse :
— Comment en êtes-vous arrivé là ? me dit-il presque doucement.
Je lui raconte brièvement les déboires qui m'ont amené à être expulsée par ma propriétaire.
— Vous savez comment les choses vont se dérouler ? m'interroge-t-il.
Oui, Monsieur l'agent administratif, on me l'a déjà expliqué. Mais en journaliste que je suis, je pense que ces explications venues d'un autre service me donneront aussi un éclairage différent sur le sujet et, pourquoi pas, une nouvelle info… Mais, plus encore, je tiens à ne pas briser ce petit élan d'humanité.
— Non, je ne sais pas, lui dis-je alors.
Et voilà mon agent parti pour me détailler autant qu'il le peut l'avant et l'après du circuit de l'expulsion. Il me donne des conseils et même des documents qui me serviront par la suite. Une manière d'aider.
Ses explications terminées, je récupère ma paperasserie et me dirige vers la sortie. Aujourd'hui, mon Dalo est à l'eau ; il me faudra revenir.
— Bon courage, ajoute l'homme.
Oui, Monsieur l'agent administratif ! Et si vous gardiez un peu de cet accueil… pour tous ?
— Où sont les pièces jointes ? lance-t-il.
Je sors les feuilles de ma chemise à élastiques.
— Il faut les photocopier. Vous avez une machine à votre disposition à l'entrée. C'est 20 centimes la photocopie.
Hélas, mon porte-monnaie est à plat. Je n'ai plus un sou depuis près de 3 mois… Cette situation fait suite à la mesquinerie de mon ex-employeur qui n'a rien trouvé de mieux que de ne pas me délivrer mon solde tout compte, et cela malgré l'obligation qu'il a de le faire et un prud'homme qui a abouti à un accord, évidemment non respecté. Sans attestation d'employeur, pas d'inscription au Pôle emploi. Sans solde tout compte et sans Pôle emploi, pas de revenus ! Une situation absurde qu'il faut gérer.
— Je n'ai pas d'argent pour payer les photocopies, dis-je à l'agent administratif.
— C'est 20 centimes ! répète-t-il comme pour me faire comprendre que ce n'est vraiment pas grand-chose. Et il précise : c'est une machine qui appartient à La Poste.
— Quand je dis que je n'ai pas d'argent, en fait je veux dire que je n'ai pas de revenus en ce moment…
Visage surpris de mon interlocuteur :
— Mais de quoi vivez-vous ?
— Actuellement, des aides financières alimentaires accordées par le service social…
Après un court silence, l'homme réplique :
— Ah, mais il me faut des photocopies. Votre dossier ne peut être enregistré sans cela…
— Très bien, lui dis-je, je reviendrais plus tard. Merci…
Je range mes papiers et m'apprête à tourner les talons, lorsque l'agent me retient :
— Attendez, vous avez peut-être, je dis bien peut-être, la possibilité de faire des photocopies gratuites. Pour ça, vous devez vous rendre à cette association (il me donne un imprimé avec le nom et l'adresse). Là-bas, il faudra leur faire remplir le Dalo (il me glisse un nouveau formulaire vierge par la trappe). Vous jouez celle qui ne comprend rien ; ils vous aideront à monter votre dossier et prendront peut-être en charge les photocopies.
Je récupère les coordonnées sans conviction. Suis-je vraiment réduite à jouer les idiotes juste pour quelques photocopies ? Alors que je suis toute à mes réflexions, je sens un étonnant changement de ton chez l'agent administratif, comme s'il s'autorisait à un peu de gentillesse :
— Comment en êtes-vous arrivé là ? me dit-il presque doucement.
Je lui raconte brièvement les déboires qui m'ont amené à être expulsée par ma propriétaire.
— Vous savez comment les choses vont se dérouler ? m'interroge-t-il.
Oui, Monsieur l'agent administratif, on me l'a déjà expliqué. Mais en journaliste que je suis, je pense que ces explications venues d'un autre service me donneront aussi un éclairage différent sur le sujet et, pourquoi pas, une nouvelle info… Mais, plus encore, je tiens à ne pas briser ce petit élan d'humanité.
— Non, je ne sais pas, lui dis-je alors.
Et voilà mon agent parti pour me détailler autant qu'il le peut l'avant et l'après du circuit de l'expulsion. Il me donne des conseils et même des documents qui me serviront par la suite. Une manière d'aider.
Ses explications terminées, je récupère ma paperasserie et me dirige vers la sortie. Aujourd'hui, mon Dalo est à l'eau ; il me faudra revenir.
— Bon courage, ajoute l'homme.
Oui, Monsieur l'agent administratif ! Et si vous gardiez un peu de cet accueil… pour tous ?
dimanche 17 août 2014
Mon Dalo prend l'eau (1/2)
L'exclusion est une violence. Celle-ci ne se traduit pas
forcément par des coups physiques, des réprimandes ou des insultes. Il y a aussi toutes ces petites choses qui, les unes à la suite des autres, montrent que l'on est différent, rejeté de la cohorte des citoyens...
Il fait extrêmement chaud en ce jour de juin. Le ciel est d'un
joli bleu Côte d'Azur. Je quitte l'appartement le sourire aux lèvres, mon
volumineux dossier administratif sous le bras. Un petit tour par le métro
: foule au ralenti, chaleur suffocante des kilomètres de boyaux
souterrains, détour pour éviter certaines lignes en travaux d'été... puis enfin l'air libre. Aujourd'hui, je dépose mon « Dalo » !
Pour les non-initiés, il s'agit des initiales de « Droit au
logement opposable ». Institué en 2007, ce document permet aux personnes
mal logées de faire valoir leur droit à un logement ou un hébergement
digne. Le sésame qui assure de ne pas finir sous les ponts, de retrouver
un semblant d'honorabilité... Quoique, là non plus, rien n'est gagné.
En bonne élève, j'ai pris soin la veille de vérifier que
toutes les cases du dossier soient bien remplies et qu'il ne manque aucune pièce. Mon
assistante sociale y ayant jeté un coup d'œil il y a peu, je suis sûre que le
dépôt du Dalo sera une simple formalité. Ruisselante sous les
rayons piquants du soleil de midi, je pousse les portes de la Préfecture, dont l'intérieur est climatisé.
Tout beau, tout moderne, le bâtiment, ouvert depuis
septembre 2011, offre (étrangement) un espace beaucoup moins fun à ceux qui présentent le Dalo. L'agent administratif, protégé derrière une
immense vitre, ouvre une petite trappe pour à la fois entendre
nos jolies voix et réceptionner nos documents. Un accueil et des guichets
dignes de nos anciens bureaux de poste. Au moins, on comprend tout de suite une
chose : ici, l'administration fait autorité.
Après mon « bonjour », auquel l'agent - sourire au vestiaire
- répond du bout des lèvres, je te tends le dossier. La femme feuillette
et me lance froidement :
— Pourquoi avez-vous barré ces paragraphes ?
L'agent mitraille ses mots
sans me laisser le temps d'une réponse :
— On ne fait pas ça, Madame ! Non, mais
regarde un peu ce truc ? dit-elle en montrant l'objet du délit à son
collègue, qui s'épouvante à son tour.
Je souris. Je sais à qui appartiennent ces grands
traits ondulants sur les feuilles.
— C'est mon assistante sociale qui a rayé tout ce qui
n'a pas trait à ma situation.
— Votre assistante sociale ? Mais elle n'a pas à
faire ça ! On ne peut pas enregistrer un document pareil. Voilà un
nouveau formulaire... Remplissez-le proprement.
Punie, je suis ! Chère Gwenaëlle (prénom
modifié pour protéger l'anonymat), il va falloir que je vous dise que vos
collègues de certaines administrations n'aiment pas du tout vos coups de
crayon. L'incident m'amuse et en même temps, j'ai une dizaine de pages à
recopier. Courage, ma fille, tu n'es plus à ça près ! Et, par
chance, tu as une table et des chaises.
Mon travail en cours, un homme entre. Au guichet, il
s'informe du délai pour la validation de son Dalo :
— Vous recevrez une lettre recommandée au bout de
deux mois, répète en boucle l'agent administratif, pendant que
l'homme tente d'expliquer sa situation. On sent ce dernier tourmenté.
— Je vous dis que vous recevrez une
lettre recommandée dans deux mois, aboie fortement l'agent.
— Mais ça fait deux mois, Monsieur
!, répond calmement le visiteur.
— Eh bien attendez la fin de la semaine, conclut le
guichetier.
Fin de la discussion. L'agent ferme sa trappe et l'homme
repart.
Cet homme était visiblement
inquiet, Monsieur l'agent administratif ! Un mot calme, du
style "Je comprends votre angoisse, mais soyez patient. Vous recevrez
bientôt une lettre recommandée" vous aurait-il tué ? Cet homme n’avait pas
l’air d’un fou… Il revenait pour la 10e fois ? Et
alors… ! Il craint sans doute de finir à la rue, et peut-être avec une
famille.
Que feriez-vous à sa place, Monsieur l'agent administratif ?
Montrez un peu d’humanité et cessez d'aboyer ! Oui, cessez d'aboyer !
(à suivre)
vendredi 15 août 2014
Famille, maison ou bureau ?
Nos vies sont en permanence ponctuées d'événements heureux, malheureux, inattendus, circonstanciels ou dus à nos choix. Mais un jour, va savoir pourquoi, il arrive que tous les éléments se liguent et se déchaînent au même moment : famille qui part « en cacahuètes », soucis financiers personnels et professionnels, embrouilles administratives… Bref, un joyeux désordre qui, pour moi, s'est transformé en énorme bourbier.
Comme une étrange ritournelle, les difficultés se sont présentées presque chaque matin, jusqu'à surcharger le mulet qui a flanché. Principal souci : l'argent, bien sûr. Et la société de consommation que nous avons bâtie se fait fort de nous rappeler que sans lui nous ne sommes rien.
Le moment arrive où je ne suis plus en mesure de payer mon loyer. Sans attendre, je me rapproche des services sociaux. On m'attribue une charmante personne pour m'aider à décrocher des aides. Je découvre au fur et à mesure les différentes administrations à solliciter et la quantité de dossiers à remplir. Dossiers répondants aux doux noms de CMU, ACS, FSL, RSA, ASS, DALO, ALS… Des abréviations qui ne me sont pas inconnues, mais qui prennent brutalement un sens lorsque je prépare les documents.
C'est la valse des administrations et de la paperasserie ! Combien de temps passé à attendre dans les files, à revenir pour un papier manquant, voire perdu, à téléphoner, à se perdre en rendez-vous qui se terminent immanquablement par : « Il nous faudra le document "machin" sinon votre dossier ne pourra pas être envoyé. »
Tout devient important, tout devient urgent. Chacun y va de son mot de rappel : « N'oubliez pas ! » Entre la famille, la maison et le bureau qui prennent l'eau, par qui et par quoi commencer ? Au secours, où est le bouton « pause » !
Comme une étrange ritournelle, les difficultés se sont présentées presque chaque matin, jusqu'à surcharger le mulet qui a flanché. Principal souci : l'argent, bien sûr. Et la société de consommation que nous avons bâtie se fait fort de nous rappeler que sans lui nous ne sommes rien.
Le moment arrive où je ne suis plus en mesure de payer mon loyer. Sans attendre, je me rapproche des services sociaux. On m'attribue une charmante personne pour m'aider à décrocher des aides. Je découvre au fur et à mesure les différentes administrations à solliciter et la quantité de dossiers à remplir. Dossiers répondants aux doux noms de CMU, ACS, FSL, RSA, ASS, DALO, ALS… Des abréviations qui ne me sont pas inconnues, mais qui prennent brutalement un sens lorsque je prépare les documents.
C'est la valse des administrations et de la paperasserie ! Combien de temps passé à attendre dans les files, à revenir pour un papier manquant, voire perdu, à téléphoner, à se perdre en rendez-vous qui se terminent immanquablement par : « Il nous faudra le document "machin" sinon votre dossier ne pourra pas être envoyé. »
Tout devient important, tout devient urgent. Chacun y va de son mot de rappel : « N'oubliez pas ! » Entre la famille, la maison et le bureau qui prennent l'eau, par qui et par quoi commencer ? Au secours, où est le bouton « pause » !
lundi 11 août 2014
Chronique d’une chute annoncée
Aujourd'hui, des centaines de milliers de personnes vivent
dans la rue, de jour comme de nuit. Le filet social est devenu si ténu
qu'il est très facile de devenir SDF. Paradoxe de notre monde ou le
bien-être est devenu une règle d'or et un signe de bonne santé durable, nous
faisons fi de l'aspect social et humain de la vie en société, élément pourtant
indispensable à l'équilibre d'un État. Combien de gens sont ignorés,
rejetés, humiliés, pour la seule raison qu'ils sont démunis. La pauvreté
dérange, si elle ne fait pas peur, comme une maladie contagieuse...
Je suis sur le point de basculer dans le monde de ceux qu'on appelle « les sans-abris ». Non par choix d'un bon sujet journalistique, mais par le fait d'une série d'ennuis qui, mois après mois, me poussent inexorablement vers la chute. De longs moments de galère qui m'ont fait, et me font encore, réfléchir à la phrase de Shakespeare : « Il n'y a que les mendiants qui puissent compter leurs richesses. »
Je suis sur le point de basculer dans le monde de ceux qu'on appelle « les sans-abris ». Non par choix d'un bon sujet journalistique, mais par le fait d'une série d'ennuis qui, mois après mois, me poussent inexorablement vers la chute. De longs moments de galère qui m'ont fait, et me font encore, réfléchir à la phrase de Shakespeare : « Il n'y a que les mendiants qui puissent compter leurs richesses. »
Inscription à :
Articles (Atom)














